L’avortement

Certaines décisions changent une vie entière. Celle-ci en fait partie.

Dans ce tourbillon de questions, l’écriture a été ma seule bulle d’air.
L’annonce a agi comme un courant glacial qui fige tout son être.

Je me suis retrouvée seule, un choix, un vide soudain, comme si l’air était trop rare pour être respiré.
Tout en moi criait de s’arrêter, alors que cet instinct inné me supplier de le protéger.


Dualité

La décision a été longue à prendre.
Sur le papier, les faits étaient clairs : célibataire, hébergée, avec pour seul acquis mon travail.

Je me suis confiée, j’ai pu en parler.
Seulement, « le monde » (mes proches) ne s’est pas contenté d’écouter, il s’est invité à juger.

Ces opinions qui se déguisent en vérités, ces voix qui se donnent le droit de décider pour soi:

  • « Tu es seule, tu ne vas quand même pas le garder ? »
  • « Ce n’est pas une vie pour un enfant de naître avec des parents séparés. »
  • « Toi qui es dans l’accompagnement, tu penses vraiment que c’est sain pour un enfant de ne pas avoir de père dans le foyer ? »

Trois phrases sur des centaines. En voulant m’aider, elles m’enfermaient dans des cases.
Je haie les cases.
Des clichés, des croyances de ce que doit être une vie de famille « normale » pour un enfant « comme les autres ».

Moi, j’imaginais un amour qui ne serait pas abîmé par la trahison, les mensonges ou le mépris.

Une parentalité apaisée, hors des schémas classiques, où la haine et la rancœur n’auraient pas eu de place.

Je rêvais d’un enfant qui recevrait tout l’amour nécessaire pour découvrir ce monde, sans le fracas d’un couple qui se déchire.

C’était mon rêve face à leur réalité.
Mon espoir face à leurs idées préconçues.

Cependant, est-ce suffisant quand il s’agit de la responsabilité d’une vie, pour toute la vie ?


Ecrire

J’ai découvert il y a plusieurs années la marque Paperblanks.
Des cahiers aux couvertures sublimes.
Et ils sont rapidement devenus des refuges parfaits pour mes projets, autant que pour mes autothérapies.

Avant ça, j’écrivais dans tout ce que je trouvais, cahiers de brouillon, sopalin même !
Aujourd’hui, je préfère écrire dans un cahier qui me plaît, que je trouve beau.
Dans les faits, ça ne change rien à ce que j’y dépose…

Si je choisis de laisser mes maux dans un cahier que je trouve beau, c’est pour moi une façon de reconnaître à sa juste valeur ce que je vis.
J’ai mis beaucoup de temps pour réussir à arrêter de minimiser mes douleurs (émotionnelles comme physiques).
Maintenant, je sais les voir, les écouter et les remercier.


Alors, je lui ai écrit.

Je l’ai considéré dès le départ comme l’être qu’il était.
Je lui ai écrit, en me disant que soit mes mots lui parviendraient qu’aujourd’hui, soit il pourrait les lire un jour.
Je voulais, j’avais besoin, d’ être la plus transparente et la plus honnête possible envers nous deux. Pour moi. Pour lui.

« Et si tout ce qu’il connaîtrait se limitait à ça… »

On sait aujourd’hui que l’embryon ressent chaque émotion de la mère.
Moi, je culpabilisais de l’imprégner de ma tristesse, de mes peurs, de mes sanglots et de cette colère face à ce que la vie me demandait de vivre.

« Et si tout ce qu’il connaîtrait se limitait à ça… »

Alors j’ai écrit.
Pour sortir tout ce que j’avais dans ma tête et dans mon cœur.
Pour que mon honnêteté soit notre seul lien véritable dans ce temps partagé.


Savoir

Jusqu’ici, tout le monde se concentrait sur ma capacité à être une « bonne mère ».
Ma capacité à faire des sacrifices, à travailler dur pour gagner assez d’argent etc.
On m’a désignée mère avant même de me considérer comme la femme que je suis, avant toute autre chose.

Mon amie. Elle a été la seule à me replacer au centre de ma propre existence.

Je venais de terminer huit années de formations, de sacrifices en tout genre et de métier sans compter mes heures, pour enfin pouvoir m’installer à mon compte.
Ce projet de vie, c’est une partie de mon rêve, de moi, mon espoir d’être un jour à ma place.


Devoir

Il n’y a aucun mot pour décrire ce que j’ai ressenti que ce soit lors de l’annonce, de mon choix, lors de cette journée d’anniversaire, aux urgences et même après.

Je viens de relire mon cahier, celui dans lequel je lui ai écrit.
Surprise de lire que j’étais convaincue qu’il y aurait du bon. Plus tard.
Que le temps m’aiderait à comprendre pourquoi j’ai vécu ça, malgré cette profonde souffrance viscérale.


J’ai fait un choix égoïste. J’ai décidé de me choisir, moi.

J’ai choisi de t’aimer tout du long de ta présence et même après, parce que tu as été là.
Mon corps l’a vécu, mes yeux t’ont vu, je t’ai entendu.
Tu fais partie de mon histoire.

Tu m’as appris que je pouvais porter la vie.
Tu m’as appris à penser à moi et tu me pousses chaque jour à donner le meilleur, pour réussir ce que j’ai commencé.
Tu m’as fait réaliser que j’avais le droit à mieux, qu’un homme absent pour construire ma famille.

C’est à mon tour de concrétiser, ce pourquoi j’ai fait ce choix & de t’honorer en y arrivant.


Ici, chaque parole a sa place, tant qu’elle est déposée avec respect et bienveillance.

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