
Avant que tu ne lises mes mots, je tiens à te prévenir, cet article parle de l’avortement. Le mien.
Si ce sujet est trop sensible, préserve toi.
Avec toute ma tendresse, J.
La sage-femme
Au vu du taux d’hormone, il fallait que je trouve une sage femme pour l’écho de datation rapidement.
Je travaille sur des journées en continu pendant 10h non-stop.
J’ai appelé plus d’une dizaine de gynécologue, sage-femme avant que l’un d’elle accepte de me voir rapidement.
Stressée, tremblante, je patiente.
Ça fait plus d’un quart d’heures que j’attends.
Je vois cette femme, arriver en courant, les chaussures enfilée comme des chaussons.
Elle m’ouvre la porte, pressée tout en se coiffant.
Je lui explique ma situation et l’urgence pour moi de savoir si j’ai quand même le choix de cette grossesse.
Encore assises, à noter mes informations sur son ordinateur, elle m’explique que j’ai la maturité pour être mère.
Elle me dit être convaincue que l’enfant aura tout l’amour et la stabilité nécessaire pour être heureux avec moi.
Vient le passage sur la table, pour l’échographie.
Elle met le gel, mon sang se glace.
Ma respiration s’accélère et emporte avec elle mon coeur, qui cherche à s’enfuir.
Tout d’un coup, elle tourne l’écran vers moi.
Elle me le montre.
Elle mets le son.
Son cœur.
Ce que tout le monde appelait « embryon » prend soudain vie.
Toutes les phrases entendues comme :
« ce n’est pas encore un bébé » ; « c’est juste un embryon » ; « c’est que le début de la grossesse, c’est rien ».
Tout est parti en fumée.
Une fumée épaisse, étouffante, qui brûle les yeux à les faire pleurer.
Cette femme, je l’ai détestée.
Fort.
Si fort que j’ai voulu qu’elle ressente exactement la même chose.
Aucun.e professionnel.le de santé ne devrait être capable, même autorisé, de faire de telle chose.
C’est en rentrant chez moi, ce jour-là que j’ai cherché des groupes de paroles, des forums sur internet.
J’avais besoin d’être entendue par d’autres femmes qui le vivent, de les lire, de leur parler.
Je sais que des milliers de femmes le vivent et pourtant.
Jamais je ne me suis sentie aussi seule que pendant ces journées interminables, où le temps est compté.
Où l’alarme de fin sonne le choix d’une décision de trois vies.
Elle n’a pas été la seule professionnelle à avoir un comportement et des mots déplacés, dans le jugement, sans tact.
Cependant, celle qui m’a accompagnée par la suite, je continuerai de la remercier chaque jour pour la délicatesse, pour la pudeur, pour le choix de ses mots, pour le temps accordé à mes larmes.
Jour J
J’avais choisi le médicament.
Le chirurgical me paraissait trop violent.
Autant les mots employés pour expliquer l’intervention que celle-ci.
Le temps était limité pour moi.
J’ai eu moins de 2 semaines pour faire mon choix.
Et mes seuls jours de repos me permettant la prise de médicaments, c’était pour mon anniversaire.
La journée de mes 31 ans n’a pas été accompagnée d’un gâteau, de bougies, de rires, de beaux souvenirs.
Je l’ai passé entre le canapé et les toilettes.
Une poche de glace sur le front et une sur le sommet du crâne.
Des évanouissements de douleurs.
Des réveils en pleurs.
J’ai pris les comprimés à 10h ; dernières douleurs après 21h.
Le dernier passage aux toilettes, j’ai senti.
Je me suis écroulée après ça.
De douleur aussi bien physique que émotionnelles.
Les jours qui ont suivi, je sentais que quelque chose n’allait pas.
Je sentais que rien n’avait changé en moi.
La prise de sang de contrôle indiquait une très légère baisse hormonale.
Trop faible.
L’écho de contrôle a confirmé mes ressentis.
La grossesse a continué après la prise des médicaments.
L’arrêt du cœur datait d’un ou deux jours à peine.
J’en aurai vomi de douleur.
La seule pensée que j’avais, était qu’il avait essayé de s’accroché.
Que ça avait dû être horrible.
Qu’il était là.
Mort.
En moi.
La sage-femme, m’expliqua avec toute la compassion et la délicatesse possible pour un moment pareil, que j’allais quand même devoir aller à l’hôpital pour une intervention.
J’ai eu un rendez-vous aux urgences avec une interne et l’anesthésiste.
Le choc était déjà immense.
En quelques semaine à peine, la lecture de la grossesse.
La solitude dans le néant.
La mélodie de ses battements de cœur.
La prise de médicaments le jour de mon anniversaire.
Son décès bien plus tard.
Et là, j’étais face à cette interne, dans cette pièce blanche, avec cette odeur atroce de maladie.
« On va vous faire un curetage. »
Des années de médecine…
Des années d’études.
Et personne ne leur apprend le poids des mots.
J’étais à bout.
L’opération a eu lieu deux jours après.
Arrivée dans le bloc, une infirmière me demanda si ca allait.
Ils m’avaient tout expliqué, l’anesthésie, l’intervention, le réveil puis le retour en chambre.
Et dans ma tête je me demandais ce qu’ils allaient faire de lui.
Est ce que je vais pouvoir l’enterrer?
Et soudain j’ai réalisé la violence pour mon corps.
J’ai demandé avant d’être endormie de m’expliquer ce qu’ils allaient faire avec mon corps.
Comment allaient être positionnées mes jambes ?
S’ils allaient bouger mon corps dans une autre position ?
Qu’est ce qui serait utilisé pour ouvrir le col ?
Est ce que je suis la seule à avoir pensé à tout ça ?
J’ai bien vu que mes questions les avaient surpris.
J’avais besoin de savoir ce qu’ils allaient faire de mon corps.
Parce que j’allais leur laisser.
Endormie.
Sans pouvoir dire stop.
L’opération a duré plus longtemps, cependant, personne ne m’a expliqué.
Je suis sortie avec des médicaments pour la douleur.
Douleur qui a continué les jours, semaines d’après.
Jusqu’à ce que j’appelle pour la deuxième fois l’hôpital et demande fermement une explication pour ses douleurs :
« l’opération ne s’est pas déroulée comme on l’aurait souhaité. Le col ne voulait pas s’ouvrir, nous avons dû employer les grands moyens ».
Aujourd’hui
Un an et demi est passé.
Je viens de me séparer de l’homme qui m’a accompagnée dans toute cette traversée.
J’ai coupé mes cheveux.
Depuis peu, je ressens quelque chose que je pensais avoir perdu.
Le désir.
Une petite flamme.
Timide.
Bien vivante.
Je ne suis pas prête encore.
Pas pour une relation.
Pas pour partager mon corps.
Par contre je sens que quelque chose commence.
Peut-être que ma reconstruction passera par là.
Non par la redécouverte de cette femme que j’ai perdue, ce jour-là, au laboratoire.
Cette reconstruction passera par la découverte de celle que je suis et que je deviens.
La femme que j’étais a disparu dans cette tempête.
Aujourd’hui, je ressens l’ envie d’exister, de me plaire, de prendre soin de moi.
D’accepter ma féminité, de découvrir d’autres facettes qui sont trop longtemps restées cachées.
On m’a déjà dit que l’univers n’entend pas la négation.
Plus on y croit, plus on a de chances que cela se réalise.
Je pensais sans cesse à cette peur : tomber enceinte, « comme ça ».
Mon souhait le plus redouté s’est exaucé.
Si tu lis ces articles en premier, j’explique le chemin parcouru juste ici ♥
Avec toute ma tendresse, J.
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