
Avant que tu ne lises mes mots, je tiens à te prévenir, cet article parle de l’avortement. Le mien.
Si ce sujet est trop sensible, préserve toi.
Avec toute ma tendresse, J.
La sage-femme
Vu le taux d’hormone, il fallait que je trouve quelqu’un pour l’écho de datation rapidement.
Comment pouvaient-elles me dire « il y a des créneaux dans 2 semaines » alors que le délais était aussi court…
J’étais en colère.
J’ai appelé plus d’une dizaine de professionnelles avant qu’une sage-femme accepte de me voir rapidement.
Stressée, tremblante, je patiente.
Ça fait plus d’un quart d’heures que j’attends.
Je vois cette femme, arriver en courant, les chaussures enfilée comme des chaussons.
Elle m’ouvre la porte, pressée tout en se coiffant.
Je lui explique ma situation et l’urgence pour moi de savoir si j’ai quand même le choix de cette grossesse.
Encore assises, elle m’explique que j’ai la maturité pour être mère.
Elle me dit être convaincue que l’enfant aura tout l’amour et la stabilité nécessaire pour être heureux avec moi.
Je me demande si à ce moment-là, en moi, c’était de la colère ou du dégoût.
Qu’elle ose se positionner sur mon choix de vie au lieu de proposer un espace neutre.
Vient le passage sur la table, pour l’échographie.
Elle met le gel.
Mon sang se glace.
Ma respiration s’accélère et emporte avec elle mon cœur, qui cherche à s’enfuir.
Sans prévenir, elle tourne l’écran vers moi.
Elle me le montre.
Elle me sourit, heureuse.
Puis elle met le son.
Émue d’entendre les battements, sans penser une seule seconde à moi.
Ce que tout le monde appelait « embryon » prend soudain vie.
Toutes les phrases entendues comme :
« ce n’est pas encore un bébé » ; « c’est juste un embryon » ; « c’est que le début de la grossesse, c’est rien ».
Tout est parti en fumée.
Une fumée épaisse, étouffante, qui brûle les yeux à les faire pleurer.
Cette femme s’est permise de me montrer l’échographie,
alors que j’avais exprimé mon besoin de réfléchir.
Que je ne savais pas.
Ni pour moi.
Ni pour lui.
Elle m’a dit que le bébé se portait bien.
Elle m’a fait écouter la mélodie de son cœur.
Comme pour orienter ma décision.
Je l’ai détestée.
Fort.
Aucun.e professionnel.le de santé ne devrait faire ça.
En rentrant chez moi ce jour-là, j’ai cherché des groupes de parole.
Des forums.
J’avais besoin d’entendre d’autres femmes.
De les lire.
De leur parler.
Je savais que je n’étais pas la seule.
Et pourtant… je ne me suis jamais sentie aussi seule.
Dans ces journées interminables où le temps est compté.
Où une date vient trancher une décision qui dépasse tout.
Et puis il y a eu elle.
Celle qui m’a accompagnée ensuite.
Juste.
Je la remercierai toujours pour ses mots, pour sa présence et pour la place qu’elle a laissée à mes larmes.
Jour J
J’avais choisi les médicaments.
Le chirurgical me paraissait trop violent.
Les mots.
Les gestes.
Tout.
Le temps était limité.
Moins de deux semaines pour décider.
Et les seuls jours où je pouvais le faire…
c’était pour le week-end de mon anniversaire.
Mes 31 ans.
Pas de gâteau.
Pas de bougies.
Juste mon corps.
Entre le canapé et les toilettes.
Une poche de glace sur le front.
Une autre sur le crâne.
Des absences.
Des réveils en pleurs.
J’ai pris les comprimés à 10h.
Les dernières douleurs ont cessé après 21h.
Le dernier passage aux toilettes…
j’ai senti.
Et je me suis écroulée.
De douleur.
Physique.
Et toutes les autres qu’on ne voit pas.
Les jours qui ont suivi, je sentais que quelque chose n’allait pas.
Rien n’avait changé en moi.
La prise de sang de contrôle montrait une légère baisse hormonale.
Trop faible.
L’échographie a confirmé ce que je ressentais.
La grossesse avait continué.
L’arrêt du cœur datait d’un ou deux jours à peine.
J’en aurais vomi de douleur.
La seule pensée que j’avais… c’est qu’il avait essayé de s’accrocher.
Que ça avait dû être horrible.
Qu’il était là.
Mort.
En moi.
La sage-femme m’expliqua, avec toute la compassion et la délicatesse possible pour un moment pareil,
que je devais malgré tout me rendre à l’hôpital pour une intervention.
J’ai eu un rendez-vous aux urgences, avec une interne et un anesthésiste.
Le choc était déjà immense.
En quelques semaines à peine :
L’annonce.
Le vide.
Ses battements de cœur.
Les médicaments, le jour de mon anniversaire.
Sa mort, quelques jours plus tard.
Et là…
Cette pièce blanche.
Cette odeur de maladie.
Et cette phrase :
“On va vous faire un curetage.”
Des années de médecine.
Des années d’études.
Et personne ne leur apprend le poids des mots.
J’étais à bout.
L’opération a eu lieu deux jours après.
Dans le bloc, une infirmière m’a demandé si ça allait.
On m’avait tout expliqué : l’anesthésie, l’intervention, le réveil, le retour en chambre.
Mais dans ma tête, une seule question tournait.
Qu’allaient-ils faire de lui ?
Est-ce que je pourrais l’enterrer ?
Et soudain… j’ai réalisé la violence pour mon corps.
Alors j’ai demandé.
Avant d’être endormie.
Ce qu’ils allaient faire de mon corps.
Comment j’allais être positionnée.
Comment mes jambes seraient placées.
Ce qui allait être utilisé.
Est-ce que je suis la seule à avoir pensé à tout ça ?
J’ai vu que mes questions les avaient surpris.
J’avais besoin de savoir.
Parce que j’allais leur laisser mon corps.
Endormie.
Avec cette intrusion violente de mon intimité.
L’opération a duré plus longtemps.
Personne ne m’a expliqué.
Je suis sortie avec des médicaments pour la douleur.
Mais elle ne s’est pas arrêtée.
Les jours ont passé.
Les semaines aussi.
Jusqu’à ce que j’appelle une deuxième fois l’hôpital.
Cette fois, j’ai demandé une explication.
« L’opération ne s’est pas déroulée comme on l’aurait souhaité.
Le col ne voulait pas s’ouvrir.
Nous avons dû employer les grands moyens. »
Aujourd’hui
Un an et demi est passé.
Je viens de me séparer de l’homme qui m’a accompagnée dans toute cette traversée.
J’ai coupé mes cheveux.
Et depuis peu, je ressens quelque chose que je pensais avoir perdu.
Le désir.
Une petite flamme.
Timide.
Bien vivante.
Je ne suis pas prête encore.
Pas pour une relation.
Pas pour partager mon corps.
Mais je sens que quelque chose recommence.
Peut-être que ma reconstruction passera par là.
Par la redécouverte de cette femme que j’ai perdue, ce jour-là, au laboratoire.
Ou plutôt…
par la découverte de celle que je suis en train de devenir.
La femme que j’étais a disparu dans cette tempête.
Aujourd’hui, je ressens l’envie d’exister.
De me plaire.
De prendre soin de moi.
D’accueillir ma féminité.
Et de découvrir ces parts de moi
restées trop longtemps cachées.
On m’a déjà dit que l’univers écoute sans la négation.
Plus on y croit, plus on a de chances que cela se réalise.
Je pensais sans cesse : je ne veux pas tomber enceinte, « comme ça ».
Mon souhait le plus redouté s’est exaucé.
Si tu lis ces articles en premier, j’explique le chemin parcouru juste ici ♥
Avec toute ma tendresse, J.
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